Rectification 

J’ai publié un texte plus tôt aujourd’hui, qui est d’abord une confession, puis un appel positif au respect et à l’égalité des genres. En aucun cas je n’ai voulu en faire un règlement de compte ni un appât pour les machines à potins. Certaines personnes ont pris mes mots, les ont trafiqués, voire modifiés, et en ont tiré des conclusions tordues, et surtout, infiniment fausses, pour leur bénéfice. Je leur demanderais donc de s’en tenir à ma lettre et à l’intention derrière: un appel à la solidarité et au respect. Il est grave d’entacher la réputation de personnes avec de fausses allégations.

Le boysclub

Hier, un ami m’a fait lire ce texte de Candice Benbow, qui raconte une histoire d’amour tout ce qu’il y a de plus classique; la fille a tout donné, le gars est parti avec les cadeaux. Il m’a dit: lis, même si c’est un point de vue de femme afro-féministe américaine, ça m’a fait penser à toi. Les similitudes étaient troublantes, malgré nos différences, à elle et moi. J’ai aussi pris le temps de lire en-dessous, les commentaires. « Merci, c’est ma vie que tu racontes là ». Plus de cent fois.

Ce qui est troublant avec ce billet, c’est que Benbow raconte une histoire d’un point de vue personnel, mais qu’elle tente de l’imbriquer dans ce qu’elle croit être une réalité plus grande qu’elle et l’homme dont elle parle: « I say “men like you” because you don’t live on an island. You are part of a nation of brothers whose selfishness-turned-growth always leaves someone wounded. »

J’en suis restée bouleversée. Et il faut que j’en parle aujourd’hui, de mon point de vue.

« Homme comme toi », membre du boysclub. Dernièrement, je ne suis pas impressionnée par toi, ni par toi, ni par toi, ni par toi. Membres du boysclub, vous m’avez menti. Quand je l’ai appris, vous m’avez menti à nouveau. Vous m’avez responsabilisée pour vos mensonges. Vous m’avez manipulée. Vous m’avez pénétrée sans condom en me disant que j’étais la seule, finalement, il y en avait d’autres. J’ai eu peur pour ma santé, pour ma vie. J’ai chanté et joué mes chansons devant vous, vous ne m’avez pas écoutée, vous m’avez regardée comme un sexe féminin géant. Vous avez fait des blagues sur ma sexualité devant les autres membres du boysclub. À table, vous avez regardé les « vôtres » en parlant de sujets sérieux, vous nous avez laissées en dehors de la conversation, être des sexes géants, des seins, des cheveux et une bouche. Vous m’avez dit que je n’étais pas assez solide pour être une mère. Vous avez réglé mes propres problèmes sérieux sans me parler à moi, mais plutôt en discutant de mon cas avec les autres membres du boysclub. Vous m’avez touchée sans mon consentement en riant avec les vôtres. Vous avez soulevé ma jupe pour regarder mon cul. Vous m’avez téléphoné à la dernière minute, à la fermeture des bars, alors que j’étais votre dernier choix, alors que vous n’aviez pas voulu faire de plans avec moi à l’avance. Vous avez négligé vos enfants. Vous avez insisté pour que je prenne des hormones qui me rendaient malade parce que vous n’aimiez pas les condoms. Vous m’avez prise, jetée, puis prise puis jetée. Vous avez pris ma colère pour de la folie, mes reproches pour des caprices, mes besoins pour des montagnes. Surtout, vous êtes arrivés à moi défaits, vous m’avez laissée vous refaire, vous avez pris ce que je vous ai donné de temps, de patience, d’écoute, et vous êtes partis éclore ailleurs. Et tout ce temps-là, vous m’avez demandé de travailler sur moi, de changer, si je n’étais pas contente de vous. Le pire: tout ce temps-là, vous m’avez dit, vous avez pensé que vous étiez « évolués ». Que vous étiez « féministes ». Toi, toi, toi, toi, puis toi.

Vous étiez blessés, vous aviez la chienne, vous n’aviez pas confiance en vous, vous aviez une mauvaise relation avec votre mère, avec votre père, avec vos frères et soeurs, avec vos ex, vous aviez été jetés vous aussi. Reste que vous avez agi d’une façon qui a fait mal, très mal, aux femmes autour de vous. Je suis abimée par vous. J’ai même failli perdre la foi pour toujours. Ne me demandez donc pas de vous ménager parce que vous souffrez vous aussi.

Ce qui me bouleverse aujourd’hui, c’est que je croyais que tout ça, ce n’était que moi, que ce n’était que pour moi, que c’était de ma faute. Que je choisissais inconsciemment mon malheur amoureux. Que les autres femmes choisissaient probablement mieux. Que ce l’était probablement – mieux -, de l’autre côté de la sphère artistique. Que les autres hommes que je ne choisissais pas étaient forcément meilleurs.

On nous dit: « ne te victimise pas, prends la responsabilité de ce qui t’arrive ». Je travaille fort, en thérapie, depuis des années. Je cherche la source. Je travaille mes mécanismes. Ma confiance. Je cherche la blessure originelle, celle qui fait que je replonge à chaque fois, jamais apeurée, jamais découragée, toujours ouverte et toujours libre. Et je lis ce texte de Candice Benbow aujourd’hui, et je me demande: se pourrait-il qu’elle ait raison? Se pourrait-il que mes histoires et les siennes fassent partie d’une série d’histoires, d’un grand tout, d’une constante, d’une problématique systémique, qui ne vient PAS UNIQUEMENT DE NOUS? Et je me demande: que font-ils, les membres du boysclub, pendant que je pleure chez mon thérapeute, pendant que je consacre des milliers de dollars et d’heures à trouver les mécanismes qui font que j’accueille dans ma vie LEURS MAUVAIS COMPORTEMENTS?

J’ai été horrible, souvent, à mon tour. J’ai menti, j’ai trompé, j’ai fait mal. Quand j’y repense aujourd’hui, j’y vois du noir. J’ai honte. Mes amis m’en parlent encore. J’ai été un monstre, je le sais, ils le savent. J’ai du mal à me pardonner et eux aussi.

Autour de moi, on parle d’untel et untel qui ont trompé, menti, brisé, dénigré. On parle d’eux avec un sourire en coin. « C’est un tombeur ». On rit même. « Il ne changera pas! ». On les excuse. « Il n’est pas le seul! ». Ce n’est pas grave, paraît-il. C’est comme ça. Les amis du boysclub, entre eux, ne se froissent pas de ça, et aucun de leurs déboires n’entache l’opinion qu’ils ont les uns des autres. Comme s’ils faisaient partie d’un monde clos, et nous d’un autre, hermétique, séparé, non-équivalent.

Je rêve d’un monde où un geste malsain serait un geste malsain pour tout le monde. Où les membres du boysclub se confronteraient entre eux. Se pousseraient à grandir au lieu de s’attendre à ce que les femmes changent leurs réflexes et leurs attentes afin de se plier à LEUR façon de vivre. Je rêve d’un monde où on ne dirait pas à une fille « tu choisis mal tes amoureux, il faudrait que tu consultes » au lieu de condamner l’imbécile qui l’a menée en bateau, qui l’a traitée comme une moins que rien. Où on ferait des efforts des deux côtés, où on prendrait des mesures concrètes pour aller mieux à l’intérieur, pour agir sainement, au lieu de toujours balayer de la main avec un sourire en coin parce que « ce n’est pas grave, c’est comme ça pour les hommes, ce n’est pas de leur faute ».

Un monde où, finalement, les femmes n’auraient plus à prendre la charge mentale des hommes la majorité du temps.

Aujourd’hui, je parle avec mon vécu et ma perspective, qui est forcément teintée par mon milieu. Peut-être cette perspective n’est-elle pas la meilleure. Peut-être ai-je tort (je l’espère). Peut-être es-tu un homme mais ne te sens-tu pas membre du boysclub que je décris là. Tant mieux pour toi, et pour nous. Mais je parle aujourd’hui parce que c’est ce que je vois autour de moi. Je parle parce qu’un jour, j’aimerais avoir un.e enfant. Et que j’aimerais que cet.te enfant vive dans un monde où il/elle pourra se sentir en confiance et en sécurité avec les hommes, quels qu’ils soient.